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Saisons de la vigne

Le phylloxéra, du puceron venu d’Amérique à la vigne greffée

Le phylloxéra, du puceron venu d’Amérique à la vigne greffée

Le phylloxéra est un minuscule puceron venu d’Amérique du Nord qui pique les racines de la vigne européenne et la fait mourir en quelques années. Arrivé en France dans les années 1860, il a détruit la plus grande partie du vignoble avant que le greffage ne le sauve.

Un puceron jaunâtre à peine visible à l’œil nu

Le phylloxéra de la vigne, que les entomologistes nomment aujourd’hui Daktulosphaira vitifoliae, mesure moins d’un millimètre. Il appartient à la grande famille des pucerons et ne vit que sur la vigne, dont il pique les tissus pour se nourrir. Dans l’est de l’Amérique du Nord, sa région d’origine, les vignes sauvages ont évolué avec lui : leurs racines supportent les piqûres. La vigne européenne, Vitis vinifera, n’avait jamais rencontré l’insecte avant le XIXe siècle. Elle n’a aucune défense contre lui.

Un cycle partagé entre feuilles et racines

Sur les vignes américaines, une partie des insectes vit sur les feuilles et y forme de petites galles en cloque, visibles sur la face inférieure. D’autres descendent sous terre et colonisent les racines. Sur la vigne européenne, c’est surtout cette forme souterraine qui sévit. Les femelles pondent sans fécondation, plusieurs générations se succèdent de la fin du printemps à l’automne, et une seule souche peut abriter des milliers d’individus. En fin d’été, des formes ailées sortent du sol et partent coloniser d’autres parcelles.

Ce que les piqûres font aux racines

Chaque piqûre provoque un renflement : de petites nodosités sur les radicelles, des tubérosités sur les racines plus grosses. Ces boursouflures se fendillent, laissent entrer champignons et bactéries, puis pourrissent. La souche puise de moins en moins d’eau et d’éléments nutritifs. La première saison, presque rien ne se voit. Ensuite la pousse faiblit, les feuilles jaunissent avant l’heure, les grappes restent petites, et le pied finit par mourir. Les vignerons voyaient des taches de vigne malade s’élargir en cercle autour d’un premier foyer.

Années 1860 : les premiers dépérissements dans le Gard et le Bordelais

L’insecte a très probablement traversé l’Atlantique avec des plants de vigne américains, importés par des collectionneurs et des pépiniéristes à l’époque où les bateaux à vapeur raccourcissaient la traversée. Les premiers dépérissements inexpliqués sont signalés dans le Gard au milieu des années 1860, puis dans le Bordelais peu après. En 1868, le botaniste montpelliérain Jules-Émile Planchon et ses collègues arrachent des souches mourantes dans la basse vallée du Rhône et découvrent sur leurs racines une multitude d’insectes. Beaucoup pensent pourtant d’abord que le puceron profite d’une vigne déjà affaiblie, sans en être la cause.

Comment le phylloxéra a gagné presque tout le vignoble

Le Languedoc, la Provence, la vallée du Rhône et le Bordelais sont atteints les premiers. Le front avance ensuite vers les Charentes, la Bourgogne, la Loire, puis la Champagne et les vignobles de l’Est. Plants transportés, terre collée aux outils et formes ailées portées par le vent font le reste. En quelques décennies, l’insecte gagne aussi l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne et d’autres continents.

La crise phylloxérique dans les villages viticoles

Pour des milliers de familles, la vigne était l’unique ressource. Les surfaces plantées s’effondrent, les récoltes chutent, les vignerons s’endettent. Beaucoup quittent leur village pour la ville ou pour l’Algérie, où la vigne se développe alors. Le vin manque, et des boissons de remplacement apparaissent : vins de raisins secs, piquettes, vins mouillés d’eau. Ces fraudes nourrissent la colère des vignerons et poussent l’État à fixer par la loi, au début du XXe siècle, ce que le mot vin a le droit de désigner.

Submersion, sulfure de carbone, sables : les remèdes avant le greffage

Pendant une vingtaine d’années, savants, vignerons et inventeurs rivalisent d’idées, et l’État promet une récompense à qui trouvera le remède. Trois méthodes ont donné des résultats réels, mais limités :

  • La submersion : inonder la vigne pendant plusieurs semaines en hiver noie les insectes des racines. La méthode fonctionne, mais seulement dans les plaines plates, proches d’un canal ou d’une rivière.
  • Le sulfure de carbone : ce liquide volatil et toxique est injecté dans le sol au pal, autour de chaque souche. Il tue une partie des insectes, demande beaucoup de main-d’œuvre, doit être répété chaque année et reste dangereux pour celui qui le manipule.
  • Les sables : dans un sol très sableux, l’insecte circule mal entre les grains et ne survit pas. Les vignes des sables du littoral méditerranéen, autour d’Aigues-Mortes et en Camargue, restent saines et s’étendent.

Aucun traitement chimique n’a jamais débarrassé durablement un vignoble du phylloxéra.

Le greffage sur racine américaine, la solution qui a sauvé la vigne

La solution vient de l’observation des vignes américaines, qui vivent avec l’insecte sans mourir. Puisque leurs racines résistent, il suffit de leur confier ce rôle et de greffer dessus un cépage européen, qui continuera de donner ses raisins habituels. Défendu notamment par les viticulteurs et les savants de Montpellier, le greffage se généralise à partir des années 1880. Les vignes américaines n’étant pas toutes à l’aise dans les sols calcaires français, il a fallu les sélectionner et les croiser : la page sur le porte-greffe de la vigne raconte ce travail et explique le choix actuel selon le terrain.

Les hybrides producteurs directs, une voie abandonnée

Une autre piste consistait à croiser vignes américaines et européennes pour obtenir des plants résistants qui portent eux-mêmes leurs raisins, sans greffe. Ces hybrides producteurs directs ont été plantés en masse au début du XXe siècle, surtout par de petits vignerons, car ils demandaient peu de soins. Leur vin avait souvent un goût particulier, dit foxé, peu apprécié. Une loi de 1934 interdit la plantation de six de ces variétés, dont le noah, le clinton et l’othello. Quelques treilles anciennes subsistent dans les jardins, mais ces cépages restent exclus des vins d’appellation.

Paysage, cépages, appellations : l’héritage de la crise

La reconstitution du vignoble prend plusieurs décennies et transforme le paysage. Les vignes autrefois plantées en foule, sans ordre, et multipliées par provignage, sont replantées en rangs alignés, plus faciles à labourer et à palisser. Certaines régions ne replantent pas : en Île-de-France, dans une partie des Charentes ou sur des coteaux trop pénibles, la vigne cède la place à d’autres cultures. Les fraudes de la période préparent enfin des règles strictes : définition légale du vin, puis création des appellations d’origine contrôlée dans les années 1930, qui encadrent toujours le lien entre un vin et son terroir d’origine.

Le phylloxéra aujourd’hui, toujours présent dans les sols

L’insecte n’a jamais disparu. Il vit dans la quasi-totalité des sols viticoles du monde, et une vigne européenne plantée sur ses propres racines y dépérit encore. C’est pourquoi presque toutes les vignes françaises sont greffées, et pourquoi on choisit un plant greffé en pépinière pour planter une vigne. Les vignes franches de pied, c’est-à-dire non greffées, restent des curiosités : parcelles sableuses, très vieux ceps isolés, vignobles éloignés comme celui du Chili, longtemps resté à l’abri. Dans quelques pays, des populations de l’insecte capables d’attaquer certains porte-greffes ont été observées, ce qui oblige les chercheurs à rester vigilants.

À retenir : le phylloxéra tue la vigne européenne par les racines ; aucun produit ne l’élimine du sol ; la vigne survit grâce à une racine américaine greffée, devenue la règle partout où l’insecte est présent.

Trois questions sur le phylloxéra

Le phylloxéra menace-t-il une vigne de jardin ?
Oui, s’il s’agit d’un cépage européen planté sur ses propres racines, par exemple à partir d’une bouture. Un plant acheté greffé ne craint rien. Les variétés américaines et les hybrides tolèrent l’insecte.
Les vins de vignes non greffées ont-ils un goût à part ?
Les avis divergent et aucune différence nette ne fait consensus. Le sol, l’âge des ceps et la façon de travailler pèsent bien davantage. L’intérêt de ces vignes est surtout historique et patrimonial.
Que veut dire vigne « préphylloxérique » ?
L’expression désigne des ceps plantés avant l’arrivée de l’insecte et qui ont survécu, presque toujours grâce à un sol sableux. Ces vignes sont rarissimes et surtout patrimoniales.

Ce chapitre d’histoire prend place dans la rubrique Connaître le vin, qui suit le raisin jusqu’à la bouteille.

Sources : travaux d’histoire de la viticulture publiés par l’INRAE et l’Institut Agro Montpellier, loi de 1934 sur les hybrides producteurs directs, INAO.

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