Le porte-greffe est la partie racinaire d’un pied de vigne : une vigne d’origine américaine, ou un hybride, sur laquelle on greffe le cépage. Presque tout le vignoble français est greffé, et le choix du porte-greffe dépend surtout du calcaire du sol, de la sécheresse et de la vigueur recherchée.
Pourquoi la vigne européenne vit sur des racines américaines
La vigne cultivée pour le vin, Vitis vinifera, a des racines sensibles au phylloxéra, un puceron venu d’Amérique, alors que plusieurs vignes américaines le tolèrent. Le greffage associe les deux : en bas, des racines résistantes ; en haut, le cépage qui donne son raisin et son vin. Le greffon garde tous ses caractères, chardonnay, syrah ou riesling, mais il vit sur le système racinaire d’une autre plante.
Le porte-greffe a pris ensuite bien d’autres rôles. Il adapte la vigne à son sol, plus ou moins calcaire, sec ou humide. Il règle en partie sa vigueur, avance ou retarde légèrement son cycle, influence l’absorption de certains éléments minéraux. Certains porte-greffes récents tolèrent aussi mieux les nématodes qui transmettent le court-noué. Choisir un porte-greffe engage la parcelle pour toute la vie de la vigne.
Riparia, rupestris, berlandieri : les vignes américaines de départ
Les porte-greffes descendent de quelques espèces sauvages d’Amérique du Nord, chacune adaptée à son milieu d’origine. Le tableau résume leurs caractères, tels que les décrivent les catalogues techniques.
| Espèce | Milieu d’origine | Atouts | Limites |
|---|---|---|---|
| Vitis riparia | Berges des rivières, sols frais | Vigueur faible, cycle court qui avance la maturité | Craint le calcaire et la sécheresse, enracinement superficiel |
| Vitis rupestris | Lits caillouteux, terrains secs | Enracinement plongeant, bonne vigueur | Tolérance moyenne au calcaire, vigueur excessive en sol riche |
| Vitis berlandieri | Collines calcaires du Texas | Très bonne tolérance au calcaire actif | Se bouture et s’enracine mal, d’où son usage en croisement |
Aucune de ces espèces ne convient seule à tous les sols. Le riparia, sous sa forme sélectionnée Riparia Gloire de Montpellier, et le rupestris du Lot ont été plantés tels quels, mais la plupart des porte-greffes actuels sont des hybrides qui combinent leurs qualités.
Les hybrides de porte-greffes les plus courants
- Riparia × rupestris, comme le 3309 Couderc ou le 101-14 : vigueur modérée, pour des sols peu calcaires et assez profonds.
- Berlandieri × riparia, comme le SO4, le 161-49 Couderc ou le 420 A : meilleure tolérance au calcaire ; le SO4, vigoureux, compte parmi les plus plantés.
- Berlandieri × rupestris, comme le 110 Richter, le 140 Ruggeri ou le 1103 Paulsen : enracinement profond et bonne résistance à la sécheresse, appréciés dans le Midi.
- Vinifera × berlandieri, comme le 41 B : très forte tolérance au calcaire, d’où sa place sur les craies de Champagne et des Charentes.
- Le Fercal, obtenu en France, pour les sols très calcaires où d’autres porte-greffes jaunissent.
Les chiffres et les lettres des noms rappellent les sélectionneurs et leurs numéros de semis : Couderc, Millardet, Richter, Paulsen ou Ruggeri ont croisé et trié des milliers de plants à la fin du XIXe siècle et au début du XXe.
Choisir un porte-greffe selon le calcaire actif, l’eau et la vigueur
Le calcaire actif et le jaunissement des feuilles
Dans un sol riche en calcaire actif, la vigne absorbe mal le fer. Ses feuilles jaunissent entre les nervures : c’est la chlorose ferrique, qui affaiblit la souche et peut la faire dépérir. L’analyse de sol mesure ce calcaire actif et un indice de pouvoir chlorosant, que l’on compare à la tolérance de chaque porte-greffe. Un riparia planté dans une craie ne tiendrait pas ; un 41 B ou un Fercal y trouvent leur place.
La réserve en eau du sol
Sur des sols superficiels et secs, les porte-greffes à enracinement plongeant, issus du rupestris ou du berlandieri, vont chercher l’eau en profondeur. Sur des terres fraîches et profondes, un porte-greffe plus faible, de type riparia, suffit et évite une vigueur débordante. Avec des étés plus secs, la tolérance à la sécheresse pèse de plus en plus dans le choix.
La vigueur et la précocité recherchées
Un porte-greffe vigoureux compense un sol pauvre ; planté en sol riche, il donne trop de feuillage et des raisins qui mûrissent mal. Un porte-greffe faible, au contraire, modère la souche et avance un peu la maturité, ce que recherchent souvent les vignobles septentrionaux. Il faut enfin vérifier l’affinité avec le cépage, car certains couples se soudent ou vieillissent mal. Le choix croise donc l’analyse de sol, le terroir et le style de vin visé, au moment de planter une vigne.
La greffe en atelier : greffe oméga et stratification
La plupart des plants naissent aujourd’hui en pépinière. En hiver, le pépiniériste récolte les bois de porte-greffe et les sarments du cépage, les greffons, et les conserve au froid. Au printemps, une machine taille les deux morceaux en forme d’oméga, la lettre grecque, et les emboîte comme les pièces d’un puzzle. D’autres coupes existent, comme la greffe anglaise, longtemps faite à la main, ou la fente pleine.
La greffe est trempée dans une cire ou une paraffine qui la protège du dessèchement. Vient ensuite la stratification : les greffes sont rangées dans des caisses, dans un local chaud et humide, pendant quelques semaines. Un bourrelet de cellules, le cal, se forme entre les deux bois et les soude. Les greffes sont alors plantées en pépinière, où elles poussent tout l’été. L’hiver suivant, elles sont arrachées, triées une à une selon la solidité de leur soudure et la qualité de leurs racines : elles deviennent des plants greffés-soudés.
Greffer en place, directement dans la vigne
La greffe en place se pratique sur un porte-greffe déjà planté et enraciné dans la parcelle. Elle était la règle avant le développement des pépinières et reste utilisée par des greffeurs spécialisés, notamment pour remplacer des manquants ou changer de cépage.
La greffe en fente se fait au printemps : le porte-greffe est coupé au ras du sol, fendu en son centre, et l’on y glisse un greffon taillé en biseau, avant de ligaturer et de butter la greffe avec de la terre. La greffe en écusson, ou en chip-bud, insère un seul œil du cépage, avec un fragment d’écorce, dans une entaille du porte-greffe. Cette technique sert aussi au surgreffage : sur une vigne adulte, elle permet de passer d’un cépage à un autre sans arracher la parcelle, en gardant les racines en place.
Les vignes franches de pied, devenues rares
Une vigne franche de pied pousse sur ses propres racines, sans porte-greffe. Elle ne survit durablement que là où le phylloxéra ne peut pas vivre ou n’est jamais arrivé. Les sols très sableux, comme ceux du littoral méditerranéen et de la Camargue, empêchent l’insecte de circuler entre les racines. Une grande partie du vignoble chilien, longtemps épargnée, est aussi plantée franc de pied.
En dehors de ces cas, quelques parcelles anciennes conservées comme un patrimoine, et quelques essais, rappellent l’aspect de la vigne d’avant le greffage. Ailleurs, la vigne franche de pied reste exposée : le porte-greffe demeure la règle dans presque tout le vignoble. Les autres pages de la rubrique connaître le vin suivent le chemin du raisin jusqu’à la bouteille.
Sources : Institut français de la vigne et du vin (fiches des porte-greffes), catalogue officiel des variétés de vigne cultivées en France.

















